Cécile Massie nous raconte Deir Mar Moussa

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Deir Ma Moussa 2

Le monastère de Deir Mar Moussa el-Habachi (Saint Moïse l’Abyssin) se situe à 90 kilomètres au nord-est de Damas. Le Père Paolo Dall’Oglio, jésuite italien, s’y installe dans les années 80, pour consacrer sa vocation au dialogue entre chrétiens et musulmans. Il réhabilite le monastère, abandonné depuis le XIXème siècle et fonde en 1991 une Communauté monastique mixte et œcuménique de rite syriaque catholique, baptisée al-Khalil, dont la vocation est basée sur la prière, le travail manuel, l’hospitalité et le dialogue islamo-chrétien. 

Le père Paolo Dall’Oglio a été enlevé le 29 juillet 2013. Il avait été expulsé en 2012 par le régime de Damas pour ses prises de position en faveur d’une ouverture démocratique et son combat pour les libertés d’expression et de conscience. Il était retourné à Raqqa pour négocier la libération d’otages auprès de l’Organisation de l’Etat Islamique.

Rencontre avec Cécile Massie, en charge des projets culturels et éco-touristiques au monastère de Deir Mar Moussa de janvier 2010 à mai 2011.         

Qu’est-ce qui t’a amenée à vivre un an et demi dans un monastère isolé, en Syrie ?

Après des études en commerce international, et deux ans à travailler dans la monétique, j’ai démissionné et décidé de partir comme volontaire de solidarité internationale avec la Délégation Catholique pour la Coopération (DCC). J’ai répondu oui à tous les critères de choix proposés : « une langue que je ne connais pas ? Une communauté religieuse ? Complètement isolée ? » – « ok » Et je me suis retrouvée là ! Vivre dans une communauté religieuse comme celle d’al-Khalil est une expérience incroyablement enrichissante. Cela démystifie l’image que j’avais d’une communauté monastique– en tous cas pour une chrétienne, comme moi – mais d’une belle manière. On a vécu ensemble pendant un an et demi, c’est une école de vie, dans la mesure où s’il n’y a pas un vrai dialogue et une réelle humilité, ça ne marche pas.

En 2010, le monastère regroupait une Communauté de 12 moines et moniales – syriens, italiens, allemands, libanais, français et tous les visiteurs du moment. Avant la guerre, le monastère recevait environ 40 000 visiteurs par an, venant de toute la Syrie et du monde entier. Dans la même journée on pouvait accueillir aussi bien un bus de touristes italiens qu’un pèlerin parti de chez lui trois mois plus tôt pour rejoindre Jérusalem à pied. Certains avaient d’ailleurs du mal à s’en aller. Ceux-là pouvaient rester un mois, deux mois, ou plus. Tout visiteur était logé et nourri, gratuitement, à la seule condition de participer à la vie de la Communauté. Au moment des grandes fêtes, les chrétiens syriens venaient de loin pour passer quelques jours au monastère. Les vendredis, les habitants de la région, principalement des musulmans, venaient pique-niquer dans la vallée. Certains gravissaient les 300 et quelques marches pour partager un thé avec nous.

Mon rôle était de coordonner les projets culturels et éco-touristiques, en fonction des autorisations du gouvernement – nous n’avons par exemple jamais obtenu l’autorisation d’organiser un colloque sur les droits de l’Homme. Pendant longtemps, chaque année, un séminaire inter-religieux rassemblait des figures des mondes chrétien et musulman – mais cela aussi nous a été interdit par le gouvernement, avant la révolution, dès 2010. Paolo avait aussi créé une zone protégée, une réserve autour du monastère – avec l’idée de créer une coopérative pour générer plus de revenus pour les bergers, dans une zone en voie de désertification.

Deir Mar Moussa 1

Un groupe de jeunes femmes musulmanes venues du village voisin pour visiter le monastère. Quand les visiteurs musulmans nous demandent « où est-ce qu’on peut faire la prière ? », ils sont étonnés de se voir proposer l’église. Parmi les ouvriers qui aidaient la communauté dans les travaux de construction, deux étaient musulmans et faisaient leurs prières quotidiennes, dans l’église.

 

Raconte-nous une journée à Deir Mar Moussa …

A 8 heures : prière puis catéchèse, qui porte sur un texte de la Bible ou les écrits d’un saint, d’un philosophe. Tout se fait en arabe, pour la communauté, mais ceux qui veulent s’y joindre sont les bienvenus. Ensuite, on prépare collectivement le petit déjeuner : pain, fromage de chèvre, concombre, tomates, huile d’olive constituent deux des trois repas quotidiens. La matinée est consacrée aux différentes tâches : cuisine, rangement, travail à la fromagerie, plantation dans la pépinière, construction d’un bâtiment pour les retraites spirituelles. Une petite équipe est basée au bureau, pour la coordination des projets, les réponses aux visiteurs qui s’annoncent, les correspondances du Père Paolo… A 14 h, on prenait le déjeuner tous ensemble sur la terrasse – ensuite des volontaires participent à la vaisselle : certains jours, on pouvait avoir jusqu’à 200 personnes « à table ».  L’après-midi, chacun est libre : de se balader dans la montagne, de continuer à travailler, de profiter de la bibliothèque, riche de milliers de titres, accumulés par Paolo et apportés au fil des années par les visiteurs (c’est la seule chose que nous demandions à ceux qui souhaitaient apporter quelque chose : des livres ou des draps !) A 19 heures : une heure de méditation – ceux qui ne veulent pas rentrer en méditation sont tenus au silence : silence complet, lumières éteintes, bougies dans l’église – suivie de la messe, en arabe, toujours, mais avec des bibles disponibles dans toutes les langues. Le sermon, qui là-bas est plutôt un échange, est traduit au fur et à mesure dans la langue de la majorité des visiteurs présents, anglais, français, italien, allemand… Le dîner, vers 21h30 peut durer longtemps, en fonction des échanges et conversations. Et puis petit à petit, femmes d’un côté, hommes de l’autre, tout le monde va se coucher.

Et aujourd’hui, à Deir Mar Moussa ?

Paolo a été enlevé il y a bientôt deux ans, mais cinq moines et moniales sont toujours là. Même après s’être fait attaqués, en février 2012, par des hommes armés, ils n’ont pas quitté l’endroit. Seuls les Syriens sont restés, c’était trop dangereux pour les Européens, leur présence mettait les autres en danger. Il y a eu des combats importants dans la ville voisine de Nebek autour de Noël 2013 : aujourd’hui, la Communauté, aidée de travailleurs locaux, participe à la reconstruction des maisons détruites, celles des chrétiens comme des musulmans, indifféremment.

La communauté Al-Khalil,  c’est aussi deux autres monastères …

On peut presque dire trois, avec celui qui est en train de naitre en Italie !

En 2000, la Communauté s’est vu confier la responsabilité du monastère de Deir Mar Elian, dans la ville de Qaryatayn, situé à 50 kilomètres de Mar Moussa, sur la route de Palmyre. C’est le Père Jacques Mourad qui est responsable du monastère et de la paroisse : 362 paroissiens sur 30 000 habitants. Jacques s’est fait enlever il y a un mois et nous sommes sans nouvelles de lui. C’est un homme magnifique de dialogue et de paix. Le lendemain de son enlèvement – le monastère était resté ouvert – des musulmans sont venus prier pour lui sur la tombe de Saint Elian. C’est le genre de détails qu’on n’entend pas souvent et qui pourtant existent ! Même, et surtout, aujourd’hui en Syrie. Il faut que les gens l’entendent.

Pendant l’hiver 2013-2014, Père Jacques a accueilli près de 3000 réfugiés musulmans fuyant deux villages alentours. Après la prise de Palmyre par l’Etat Islamique, une semaine avant son enlèvement, il accueillait à nouveau des réfugiés.

Seul membre de la Communauté à Qaryatayn, le Père Jacques était entouré de quelques locaux et régulièrement épaulé par un autre moine ou les volontaires de Deir Mar Moussa, j’ai passé un peu de temps là-bas pour l’aider sur les différents projets. Le monastère est situé en plaine, entouré d’oliviers, de vignes et de nombreux arbres fruitiers. Après s’être consacré à la restauration et construction du monastère (Jacques voulait développer l’exploitation agricole et monter un pressoir à olive pour le village, entre autres projets !

En 2011, la Communauté s’est également vu confier une église désaffectée au Kurdistan irakien, dans la ville de Sulaymanieh. Le frère Jens, en a fait un monastère, avec toujours cette vocation de favoriser le dialogue entre musulmans et chrétiens, avec en plus, là-bas, la difficulté de la double langue, kurde et arabe. Actuellement Jens est seul dans ce monastère avec… 180 réfugiés, qui ont fuient l’EI. J’y ai séjourné l’année dernière, nous étions six et occupions toutes les chambres. Aujourd’hui vous imaginez la logistique que cela représente. L’objectif est de donner à ces réfugiés une alternative à l’exil, le temps de penser l’avenir et de voir comment la situation évolue.

 

Pour en savoir plus

 > Cécile Massie présentera une exposition regroupant ses photographies accompagnées d’écrits du Père Paolo et plusieurs témoignages de la Communauté, du 10 septembre au 10 octobre 2015, à la Cité des Voyageurs de Bordeaux.

> Amoureux de l’islam, croyant en Jésus, Paolo Dall’ Oglio, avec Eglantine Gabaix-Hialé, ed. de l’Atelier

> La rage et la lumière, un prêtre dans la révolution syrienne, Paolo Dall’Oglio avec Églantine Gabaix-Hialé, ed. de l’Atelier

> Ouvrages disponibles à la librairie Voyageurs du Monde

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